La Turquie ne veut pas rester à quai cette saison touristique. Pour rassurer et séduire, elle a misé sur un dispositif sanitaire inédit, à coups de certificats d’hygiène délivrés à ses stations balnéaires, hôtels et infrastructures. Désormais, la désinfection n’est plus un réflexe de crise, mais une discipline quotidienne, étendue à tous les lieux de villégiature du pays. Les voyageurs, eux, doivent arriver testés ou se soumettre à un dépistage à leur arrivée.
Au Sealife Lounge Hotel, à Antalya, l’accueil ne laisse rien au hasard. Dans une vidéo diffusée en direct sur Instagram, le concierge détaille les nouveaux protocoles : désinfection systématique des espaces partagés, gel à disposition dans les halls, restaurants et bords de piscine, tout est orchestré pour rassurer. Les tour-opérateurs tchèques, très présents, animent aussi ces échanges avec les futurs vacanciers. Les mesures adoptées rappellent celles appliquées en République tchèque : tables espacées, chambres aseptisées, gels hydroalcooliques accessibles en permanence. Le personnel suit même une formation spécifique aux règles d’hygiène. Cette saison, l’expérience hôtelière sera métamorphosée, sans qu’on sache encore à quoi ressemblera concrètement ce nouveau visage du tourisme turc.
Un simple regard sur les chiffres de l’an dernier suffit à mesurer l’enjeu. Avec près de 52 millions de visiteurs, la Turquie avait pulvérisé ses records, dont 311 000 venus de République tchèque. Le pays semblait avoir tourné la page des années sombres marquées par les attentats et la tentative de coup d’État de 2016, qui avait fait dégringoler l’affluence de 30 %.
Pour 2020, Ankara rêvait d’accueillir 60 millions de visiteurs. Mais la pandémie a renversé la table. Ce secteur vital pour l’économie turque cherche aujourd’hui à regagner la confiance des voyageurs. La parade : multiplier les attestations sanitaires et afficher ouvertement les protocoles dans les sites touristiques les plus courus.
Certificat hôtelier
Décrocher ce fameux certificat n’a rien d’une formalité. Les hôtels doivent cocher une longue liste d’exigences. En plus des classiques désinfections, ils sont désormais tenus de s’équiper de thermomètres, de scanners thermiques et de dispositifs de contrôle à distance. Les textiles doivent être lavés à 70 degrés minimum, et chaque chambre, désinfectée, reste inoccupée pendant au moins 24 heures entre deux séjours. Restaurants et compagnies de transport peuvent aussi prétendre à des certificats similaires.
Selon l’Association des agents de voyages turcs, la certification n’est pas imposée par la loi. Pourtant, aucun hôtel ne peut rouvrir sans se plier à une série de réglementations strictes : propreté des chambres, contrôle sanitaire du personnel, surveillance du service des repas. Exit les buffets en libre-service : cette année, les serveurs apportent directement les plats à table, dans tous les établissements.
Pourquoi alors afficher ce certificat ? « Il s’agit de prouver aux clients que les établissements respectent les standards internationaux », explique Firuz Bağlıkaya, président de l’association. Pour l’obtenir, des sociétés comme TÜV Süd ou RoyalCert, venues d’Allemagne, sont sollicitées pour auditer les hôtels turcs.
Le ministère de la Culture et du Tourisme publie la liste des établissements certifiés sur son site officiel. Les hôtels doivent placer le précieux document bien en vue, accompagné d’un code QR qui détaille toutes les mesures adoptées. Les visiteurs doivent présenter un test négatif de moins de 72 heures ou se faire dépister sur place, une règle confirmée par les autorités sanitaires turques : « Un test de dépistage sera obligatoire pour tous les touristes », rappelle Bağlıkaya.
Sur les plages, la distanciation s’applique aussi aux transats et parasols. Les équipements sont désinfectés entre chaque client, et il faut patienter vingt minutes avant de pouvoir s’installer après le départ d’un vacancier. Les serviettes personnelles sont interdites sur les transats, tout comme la cigarette sur le sable. Des panneaux rappellent la nécessité de garder ses distances.
Pour les voyageurs qui débarquent sans test, des centres de dépistage ont été installés dans les principaux aéroports. Contrairement à d’autres pays, la Turquie ne requiert pas de quarantaine obligatoire à l’arrivée. Jusqu’il y a peu, une isolation de deux semaines dans des dortoirs universitaires était la norme pour tout nouvel arrivant.
Antalya et Istanbul trustent toujours le haut du classement des destinations les plus prisées. En 2019, Antalya s’est hissée à la dixième place des villes les plus visitées au monde selon le Mastercard Global Destination Cities Index, avec plus de 12 millions de touristes. Istanbul, elle, occupe le huitième rang et attire plus de 13 millions de visiteurs chaque année.
Le tourisme n’est pas qu’une vitrine pour la Turquie : il fait vivre 2,2 millions de personnes et a généré, l’an dernier, 34,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires, soit une hausse de 17 % sur un an. Ce secteur pèse 12 % du PIB, mais il subit aujourd’hui une double récession sous le choc de la pandémie.
Face à cette tempête, le gouvernement a mis sur la table un plan de soutien de 100 milliards de livres turques (près de 15 milliards de dollars) pour protéger les entreprises et les secteurs les plus exposés, dont le tourisme. Le dispositif prévoit : prise en charge partielle des salaires, report des échéances de prêts et d’impôts, suspension temporaire de la taxe sur l’hébergement jusqu’en novembre.
Mais ce filet de sécurité ne couvre pas tout le monde. Les travailleurs saisonniers, nombreux dans le secteur, restent sur le carreau. L’enjeu dépasse les chiffres : il s’agit de sauver un pan entier de l’économie turque, et de préserver des centaines de milliers d’emplois.
Pour raviver l’attrait international, la Turquie négocie depuis avril avec les gouvernements de 70 pays, y compris la République tchèque. L’objectif : retrouver rapidement le flux de touristes venus principalement de Russie et d’Allemagne, les deux marchés majeurs de l’an passé.
Pour l’instant, la Russie temporise, laissant ses citoyens patienter encore un peu avant d’envisager un séjour au bord de la Méditerranée. L’Allemagne, elle, pourrait bien donner le feu vert plus tôt. Tout dépendra de la dynamique de l’épidémie et des précautions sanitaires sur place. La République tchèque, quant à elle, n’a pas fixé de date pour une reprise totale des liaisons. Tomas Petříček, ministre des Affaires étrangères, évoque sur Twitter la volonté de négocier un dispositif européen commun, tout en rappelant que toute arrivée de Turquie nécessite, au retour, soit une quarantaine, soit la présentation d’un test négatif.
La Turquie, loin d’avoir connu le scénario du pire, continue de détecter de nouveaux cas, mais leur nombre diminue nettement semaine après semaine. Selon l’agence Anadolu, au 5 juin, le pays (80 millions d’habitants) comptait 930 nouveaux cas, pour un total de 168 340 personnes infectées et 4648 décès. Plus de 133 000 patients sont désormais guéris.
Certains repères du tourisme local restent incertains, comme les célèbres vols en montgolfière de Cappadoce. Pourtant, les tarifs attractifs, billets d’avion abordables, monnaie faible, restent des arguments de poids. Turkish Airlines prévoit de relancer ses liaisons internationales à partir du 18 juin, en commençant par l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Suède.
La Turquie compte sur la rigueur de ses mesures sanitaires pour convaincre les voyageurs de revenir découvrir ses plages, ses cités antiques et son hospitalité. Mais Ankara garde la tête froide : la réussite, cette année, se jouera à hauteur de 50 à 60 % d’hôtels ouverts, estime le ministre du Tourisme. À l’échelle mondiale, les pertes attendues pour le secteur du voyage oscillent entre 30 et 40 %. La Turquie ne fera pas exception, conclut Firuz Bağlıkaya.
Reste à savoir si, derrière les vitrines aseptisées et les promesses de sécurité, les touristes répondront présents. Car ce qui se joue cet été, ce n’est pas seulement la relance d’une industrie, mais la capacité d’un pays à réinventer l’accueil, sans rien céder à la convivialité qui fait, depuis toujours, la force de son voyage.







